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27 septembre 2011

Parole d'Epstein

Dans ses Ecrits sur le cinéma, Jean Epstein note que "l'une des plus grandes puissances du cinéma est son animisme. A l'écran, il n'y a pas de nature morte. Les objets ont des attitudes. Les arbres gesticulent. Les montagnes, ainsi que cet Etna, signifient. Chaque objet devient un personnage."
(A propos de la Montagne infidèle, 1923)

29 mai 2011

Claude Cahun

Claude Cahun, l'une de mes inspiratrices et muse des années vingt, fait actuellement l'objet d'une exposition importante dans une grande institution culturelle. Femme libre, fidèle à ses amitiés et à ses convictions, elle reste la grande photographe du double et de l'ambiguité sexuelle.
Quelques unes de ses images sont visibles ICI.

30 janvier 2011

De la lumière...

... propice à l'expression du songe, et d'autres aspects de l'oeuvre de C.T Dreyer, il est question ICI.

7 décembre 2010

16 octobre 2010

Une déréalisation par la couleur

Une des questions que pose ma vidéo au long cours (UN SONGE), ce sont les poncifs associés aux films des années 20: le nombre encore incertain d'images par seconde, les détériorations variées de la pellicule qui génèrent des luminosités fluctuantes, des rayures et des tressautements, enfin, le noir et blanc que l'on associe inévitablement aux bandes de cette époque, en oubliant que les films teintés ne furent pas rares.
ICI, la couleur semble miraculeuse. Son antériorité paraît évidente, mais, paradoxalement, ce raffinement chromatique évoque plutôt un imaginaire pictural, celui des années 1900. Il serait intéressant aussi de considérer la façon dont se meuvent les modèles, leurs expressions et mimiques même sont inscrites dans une époque révolue. Et l'irréalité de la couleur en est, de ce fait renforcée...

16 août 2010

UN SONGE: Une Main, partie pour le tout 5/5

L'hymen investit la chambre et Colette ironise sur l'état conjugal. On pourrait s'en tenir là: la nouvelle de l'écrivaine s'ajouterait à la longue liste d'écrits croquant ou démontrant les misères du mariage. Elle m'intéresse déjà en tant qu'interprétation féminine: vue par un personnage et décrite par une femme, cette main catalyse tous les travers masculins. L'organe balise la narration, et l'analogie, autant que métaphore*, s'érige dans ce cas en symbole d'une situation désolante.
On décèlerait de cruelles ressemblances avec une photographie célèbre. L'image de Kertesz** est considérée ordinairement comme une ode à sa compagne (l'image s'intitule Elisabeth) ou comme un autoportrait de l'artiste. Elle aurait acquis un statut particulier, définirait un modèle de représentation amoureuse moderne où le cadrage et la luminosité, à force d'ingéniosité, de savoir-faire, de construction visible confineraient à la galanterie, feraient oeuvre de parangon matrimonial. On peut aussi y voir bien d'autres choses: on glosera sans peine sur la femme coupée en deux par le cadre (littéralement sa moitié), je n'y ajouterai rien.
L'image composée en 1931 applique d'une façon implicite tous les préceptes maritaux en usage à l'époque (et qui pour la plupart le sont encore). La main retient autant qu'elle protège. Presque crispée et spatulée, elle semble dire tu m'appartiens, ... La quasi invisibilité de l'homme lui confère une stature particulière, l'atteste en figure omnipotente. Le regard de la femme, oeil unique, est ambigu. Il évoque un sourire rentré, presque une résignation silencieuse. Peut-être aussi percevons-nous une angoisse née du cadrage: d'Elisabeth, on ne voit que la moitié, on subodore la symétrie des traits, l'équilibre que cela suppose mais sans en être tout à fait sûr. Le hors champ peut ici rassurer, confirmer, ou nous entraîner malgré nous (malgré le photographe) dans une peur fragmentaire: de cette femme, nous ne saurons jamais qu'une part.
En extrapolant encore, on y percevrait, non sans méchanceté, une vision édifiante de la femme selon André Breton, ou, tout simplement, un élément analogique (la main) venu se rattacher tardivement à une norme sociale.
Dans les deux cas (Colette et Kertesz), j'apprécie que ces thèmes expérimentaux, l'analogique et l'informe, se frottent à une réalité quotidienne, quitte à se déliter, se brimer, s'abimer l'un l'autre...

* Comme le fit Henri-Pierre Roché. Je l'avais évoqué ici.
** A partir du 28 septembre 2010, Kertesz bénéficiera d'une importante rétrospective au Musée du Jeu de paume à Paris.

7 août 2010

UN SONGE: Une Main, partie pour le tout 4/5

Dans cette nouvelle de Colette, l'écriture rappelle le cinématographe. Le point de vue, ce qui constitue l'angle d'attaque d'un auteur, c'est évidemment ce regard ouvertement évolutif et subjectif. Le hors champ est sonore et, quand il se veut plus visuel, il demeure imprécis, rendu flou par une focale qui dilate le premier plan.
Colette définit le cadrage, un gros plan obsessionnel qui fragmente et dépersonnalise l'organe. Cette féminité du regard renvoie aux contes, aux récits initiatiques où l'homme est interprété, incarné par une bête monstrueuse, un loup par exemple... Et il est bien question, on s'en doute, d'une défloration, d'un rite de passage....

3 août 2010

UN SONGE: Une Main, partie pour le tout 3/5

Rappelons les faits: vers 1920, Colette n'appartient plus aux courants artistiques novateurs, bien qu'elle reste, par sa vie et ses écrits, un modèle d'émancipation féminine pour toute une jeunesse qui veut oublier la guerre. Les romans de Colette explorent alors les relations entre la femme vieillissante et ses jeunes amants. Il s'agit aussi dans Chéri et la Naissance du jour du point d'orgue d'une vie de séductrice.
Je persiste à penser que le recueil la Femme cachée résonne dans ses meilleurs moments des nouvelles tendances artistiques de l'entre-deux-guerres.
Pour faire état de cette imprégnation éphémère entre Colette et une certaine avant-garde des années vingt, il convient de circonscrire les termes. Dans sa nouvelle la Main, Colette baigne les deux personnages dans le sommeil ou dans une veille léthargique qui en est proche. Cette nécessaire semi-conscience rappelle les préoccupations surréalistes. Les transgressions, une certaine exploration sensible, sont ainsi rendues possibles.
Bataille, lui, ne s'embarrasse pas de ces subterfuges. Il aspire à une autre appréhension du corps qui inclut aussi le social, la civilisation telle que son temps la comprenait. Cette forme pervertie n'appelle aucun état intermédiaire, sommeil ou hypnose, pour s'exprimer. En cette époque, les lois avalisent le démantèlement et la fragmentation (supplices chinois, guillotine...) et Bataille en est fasciné.
Colette use d'un procédé métaphorique comme d'un sas de décompression qui préparerait son lecteur et son héroïne à une situation nouvelle, passant du romanesque au sarcasme, du lyrisme à la désillusion du quotidien.

29 juillet 2010

UN SONGE: Une Main, partie pour le tout 2/5

Je ne possède aucune preuve tangible d'une familiarité ponctuelle entre l'auteur de Chéri et le créateur de l'Informe*. Le rapprochement semblerait improbable aux spécialistes et la réalité historique me donne tort: le recueil de Colette fut publié en 1924 et le célèbre article de Bataille en 1929. Cette proximité que je m'accorde est subjective: ces liens sont autant de sources aux propriétés vivifiantes, de confluences exaltantes ...pour moi!
La Main, courte nouvelle, concentre des moyens littéraires dont la métaphore, obtenue à force d'observation et de très gros plans scrutateurs, est la figure la plus usitée: ... Le pouce se raidit, affreusement long, spatulé, et s'appliqua contre l'index. Ainsi, la main prit soudain une expression simiesque et crapuleuse**.
L'effet dévastateur du zoom transforme la main en monstre qui échappe de temps en temps à la volonté de son maître. L'être est ramené à son état de nature, hors de toute retenue et Colette le relie (à la différence de Bataille) à une dimension psychologique en esquissant des sonorités nocturnes constituées de bruits ambiants, avec de brusques retours sur le corps du conjoint***. Les détails abjects, qui échappent à toute analyse, déteignent sur l'image du marié, balayent son identité civilisée au profit d'une réalité inconsciente, bestiale, propice au dégoût****.

* Cet article de Juliette Feyel consacré au corps hétérogène chez Bataille va dans le même sens. Voir aussi, sur le blog du Jardin des supplices, les notules qui présentent l'Informe.
** Colette, la Femme cachée, Gallimard, Folio, 1974 (édition revue par l'auteur en 1951).
*** Je ne peux m'empêcher de songer à une version morale et conjugale du film Sleep (1963). Colette montre à merveille la puissance évènementielle que prend chaque geste dans l'assoupissement, ce qu'exprime aussi Warhol par le temps dilaté et le plan fixe.
**** Un parallèle s'impose ici avec la photographie célèbre de Jacques-André Boiffard, le Gros orteil, reproduite en 1929 dans le numéro six de Documents. Mais Boiffard mérite à lui seul une notule, voire plusieurs...

18 juillet 2010

UN SONGE: Une Main, partie pour le tout 1/5

Pionnière dans l'usage médiatique de son image, de ses panoplies savamment ajustées aux différents âges de sa vie, Colette incarna plusieurs rôles, revêtit avec aisance les oripeaux d'époques successives. Elle personnifia, pendant les années 1920, et ce malgré son âge mûr, un modèle saphique et artiste qui a beaucoup anticipé sur la garçonne, bien qu'elle ne corresponde pas physiquement à ce canon. Mireille Havet, parmi d'autres, en fut marquée...
Ses livres me sont longtemps tombés des mains. J'en étais resté à l'auteur des Claudine, à la nostalgie champêtre d'une jeune fille début de siècle. Je considérais le brio de sa prose comme un tour de force ne véhiculant aucune obsession.
Une lecture récente a modifié cette opinion.
En vingt-deux récits cruels et furtifs, la Femme cachée décline un éventail varié de ces tonalités prosaïques ou mondaines. Le style ironique, pressé, colle à merveille aux années folles.
La nouvelle que je préfère s'intitule la Main. Elle correspond très exactement aux sentiments complexes et aux métaphores visuelles qui peupleront la vidéo Un Songe. En quelques pages, Colette exprime l'irruption du doute et la déliquescence d'une relation amoureuse telle que la perçoit la jeune épousée. La seule main de l'homme endormi est décrite en un crescendo analytique impitoyable...

20 janvier 2010

Postface au jeu des rois


En référence à la notule du 13 janvier, les pièces d'un échiquier en cours de modelage...

13 janvier 2010

Dans Un Songe, le Jeu des rois

Au jeu d’échecs, je resterai un débutant. Je n’en connaitrai jamais que les principes élémentaires. J’ignore tout des coups qui distinguent les joueurs aguerris. La domination qu’il prône me gêne. Qu’attend-on du jeu des rois sinon une leçon de stratégie et de prise de contrôle sur l’autre ?
J’éprouve pourtant une sorte de fascination pour l’échiquier et ses pièces, qui sont autant de figurines manipulables chargées d’habitudes et d’affects. Les mauvaises langues énonceront justement que je ramène une activité intellectuelle intense, plus subtile que ludique, à mes manies régressives. Le jeu est symbole, agencement tentaculaire, parabole du destin humain confronté à ses moyens ou exalté par ses limites. Les surréalistes l’ont souvent pratiqué_ l’exemple de Duchamp est célèbre_ et représenté. René Clair le dadaïste montre l’auteur du Grand verre et l’illustre photographe sur les toits de Paris, en pleine partie. Ernst sculptera plus tard un échiquier géant.
Maya Deren*, que nous avons déjà évoqué dans ces pages, confère aux échecs une connotation masculine, sclérosée et abstraite, par opposition à une (sa) féminité physiologique, épanouie, naturelle, revendiquée. Soixante ans plus tard, le propos conserve son aura et sa force authentique.
Outre les échecs, divers jeux sont au cœur d’UN SONGE, vidéo en devenir: les cartes et autres tarots, la roulette, le loto…. Ludique et féminin, deux maîtres-mots d'un songe... Nous y reviendrons…

* At land, réalisé en 1944 par Maya Deren. Visitez également ce site.

7 janvier 2010

Il s'agit de se perdre...

Le Grand jeu appartient aux jaillissements nés en marge ou contre le Surréalisme. La revue ne connut que trois numéros parus entre 1928 et 1932. Plusieurs hommes de lettres, autoproclamés Simplistes à Reims, en furent les initiateurs. Roger Vailland, René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte* la dirigèrent.. L'engagement physique et spirituel se devait d'être complet, sans demi mesure et compromis bourgeois. Non loin planent l'ombre d'Arthur Adamov et, dans une certain degré d'exigence et de parenté, celle d'Antonin Artaud. Toutes ces figures, que j'évoquerai encore, tissent la toile nécessaire à un SONGE...Le logotype de la revue était une spirale...

* Celui-ci occupera-t-il enfin la place qu'il mérite dans les anthologies poétiques?
Il conviendrait aussi de réhabiliter
Sima, qui
, selon moi, cristallisa mieux que d'autres le Surréalisme pictural...

16 décembre 2009

Entre souvenance et folie

Pour Un Songe, je cherche depuis longtemps _ c'est un des nœuds qui me fait différer_, le lien ténu entre souvenir et folie. Cette phrase, relecture de Proust par Citati, me fraye un chemin encore étroit mais prometteur: les yeux du souvenir finissent par ne plus rien voir quand on les fixe trop... Dilutions, recouvrements seraient les paramètres communs, ces fameux morceaux qui ne se joignent pas. La folie offrirait une autre hiérarchie sensorielle mais procède du même processus que les affres de la mémoire, elles aussi affolantes, perturbées, comblés en hâte, recouvertes... La figure du palimpseste, en tant qu'image(s) et procédé, éclaire ce projet d'une lueur nouvelle ...

21 octobre 2009

Nonchalance critique

Les commentateurs de l'exposition la Subversion des images confirment hélas mon pronostic: sur les terrains troubles du Surréalisme, la photographie seule recueille l’intérêt de nos envoyés spécieux.
Ce hiatus inexplicable, social, entre les critiques des arts plastiques et ceux du cinéma n'a de cesse de perpétuer ces catégories désuètes menant à des aberrations, des terminologies antiennes: vidéo plasticienne, cinéma expérimental... Les créateurs comme les pionniers du cinématographe ont depuis longtemps comblé ces gouffres signifiants, courants d'air et autres platitudes conceptuelles.
On imagine trop aisément le journaliste pressé en vernissage, la coupe à la main, sollicité par les attachés de presse qui lui remettent l’épais catalogue*, puis le slalom entre sucré et salé, chargé ainsi de nourritures culturelles et terrestres…

Loin de moi l’idée de critiquer la critique… Elle continue à m’apprendre beaucoup; à l’occasion, elle m’informe…
Les auteurs qui ont semé le doute, et remis en cause ces séparations obsolètes, philosophes, écrivains, universitaires ou cinéastes, existent pourtant! Méritent-ils ou non de parvenir jusqu’au public? **
Peut-on affirmer que le partage des tâches, institutionnalisé depuis des lustres, est la cause de ces étranges omissions critiques? Est-ce le fait d’une histoire de l’art depuis longtemps validée ou galvaudée, et sur laquelle on ne revient pas sous peine de faire chuter certaines idoles, certains raccourcis faciles basés essentiellement sur des points de vues formels ? Car le cinéma, celui des années vingt notamment, perturbe bien des consensus…
Cette distinction catégorielle perdure dans les magazines culturels ou un certain quotidien du soir: l’image mobile a été passée sous silence au profit de la photographie dite subversive mais si rassurante dans sa fixité muséale, circonscrite aux cimaises, à un balayage rétinien unique sans avoir à craindre quelque métamorphose, quelque glissement, quelque errance.
… à moins que le titre de l’exposition ne tente de rétablir le pouvoir ontologiquement subversif de l’image plus encore que ses manifestations surréalistes?

* Un ouvrage qui méritera prochainement notre attention...
* * La réponse tant de fois ressassée fait état de l'élitisme des artistes contemporains : Il s'agit aussi de nos aigreurs, de culture (ou curiosité filtrée, pré-digérée), et, je l'admets, d'un manque de disponibilité de la plupart d'entre nous, d'une souffrance psychologique et sociale, d'un quotidien qui nous submerge et nous rend dépendant...

14 octobre 2009

Léger, de l'objet glorifié.

Le cinéma acquiert sans doute un pouvoir supérieur dans sa présentation de l’objet, de l’objet moderne surtout. Il l’exalte en ses usages concrets, ou nous le montre dans ses manipulations inadéquates et contrariées… Léger note : j’ai pris des objets très usuels que j’ai transposés à l’écran en leur donnant une mobilité et un rythme très voulu et très calculé.
De cette rythmique, il convient de rapporter que l'élaboration du Ballet mécanique fut d’abord motivé par l’œuvre éponyme du compositeur Georges Antheil*.
Pour le peintre que demeure Léger, pour lequel le cinéma sera une expérience jubilatoire et pourtant éphémère, l’invention majeure du cinématographe reste le gros plan, c’est-à-dire une vision fragmentée du réel qui permet une caractérisation de l’objet... Il omet sans doute en cela que cet apport est le résultat de l’optique qui, via le microscope, a atomisé l’objet depuis longtemps, ce que les artistes abstraits n’ont eux pas négligé...

* Alors que les moyens techniques du cinéma parlant l'aurait permis ultérieurement, le morceau musical n'a jamais été synchronisé avec le film de Léger et Murphy. L'effectif de la pièce démontre le parti pris provocateur et un goût pour l'objet moderne:
sonnettes électriques, enclumes, klaxons de voitures, hélices d'avion...

10 octobre 2009

Sur une table de dissection,...

la rencontre du Futurisme et du Surréalisme... Un analyste soucieux de catégories sclérosantes pourrait ainsi qualifier le Ballet mécanique. Les ismes s’accommodent mal des mouvances du cinéma à moins d’être pont commode ou trait d’union salvateur de l’ordre encyclopédique… Man Ray, qui aurait selon plusieurs sources participé au film n’en est pas moins critique. Il estime que le résultat est superficiel. Cette saillie se prête mieux selon moi à d’autres ouvrages cinématographiques du grand photographe. Il n’en convient pas moins de nous attarder sur les arguments sous-entendus.
Pour un surréaliste bon teint (oxymore peut-être…), le Ballet mécanique est trop formaliste, œuvre de plasticien qui n’interroge pas les pouvoirs suggestifs et poétiques de l’analogie. En réalité, Léger exploite jusqu’au paroxysme certaines figures surréalistes, comme le collage inattendu, la préséance insolite de l’objet, une charge anti-bourgeoise, le refus d’une narration linéaire. Il exalte les sens, ici mis directement à mal plus que représentés, il recherche l’étonnement, l’inquiétude, force l’exaspération du spectateur.
En d’autres termes, il implique hautement la perception du regardeur, exploitant comme jamais, et en toute conscience, le pouvoir psychique et altérant du cinématographe, ce que Bataille, par exemple, mettra en relief, dans l’exégèse du cinéma d’Eisenstein...

7 octobre 2009

Fernand Léger, en introduction.

Je ne suis pas un inconditionnel de Fernand Léger. A y regarder de plus près, en biaisant pour contourner ses silhouettes massives et son mécano populaire, ses questionnements conservent cependant leur force et leur actualité. Il est vrai que mes propos sont influencés par le Ballet mécanique*.
Reconnaissons à Léger sa cohérence malgré une diversité formelle qui reste mal connue... On aurait tendance à faire état d’une création monolithique basée sur des principes mouvants… Il n’en est rien. Léger reste à mes yeux un étonnant décrypteur de l’objet, un prosélyte efficace de l’évènement plastique. Ses études picturales et surtout graphiques des années 1925/1930, décompositions d’objets naturels ou manufacturés en constituent une des manifestations méconnues mais remarquables.
Léger a le sens de la formule et ses textes laissent supposer, sans que j’en sache davantage, de réelles aptitudes à la pédagogie.
A propos de la Roue d’Abel Gance, il évoque la machine comme personnage principal, comme acteur-objet et qualifie plus loin la Tour Eiffel et la Grande roue d’énormes objets- spectacles**.
Dans sa frange la plus apparente, la pratique de Léger s’apparenterait à un art populaire, ouvertement descriptif. La narration opère au contraire par des voies détournées, et tisse entre eux des phénomènes plastiques, une geste*** opératoire passant tour à tour par des phases de reconstruction, défaisant, recomposant à l’infini, élaborant, en ses moments les plus aboutis, des énigmes plastiques.

* Le Ballet mécanique, corréalisé avec Dudley Murphy, fera l'objet prochainement d'une notule. On ne peut considérer cette réussite de l'image animée en passant sous silence l'œuvre plastique de Léger.
** Fernand Léger, Fonctions de la peinture, Gonthier, collection médiations, 1965
*** la geste, dans son acception épique.

3 octobre 2009

Du Surréalisme, effluves ou carcan

La Perle (1929), film à la double paternité, fut signé conjointement par Henri d’Ursel, opérateur, et Georges Hugnet* le scénariste. Ce dernier est surtout poète et connu comme photomonteur un peu fripon. Les deux ne sont encore que des sympathisants du surréalisme, auquel Hugnet n’adhèrera qu’en 1932.
Ce film conserve aujourd’hui une fraîcheur enchantée et je le mets volontiers dans mon panthéon personnel de ces années-là aux côtés du A propos de Nice de Jean Vigo. De la Perle se dégage en effet un allant, un charme qui peut sembler superficiel à première vue. Je lui opposerai volontiers le Mystère du Château du dé de Man Ray, aujourd’hui exaspérant de didactisme formaliste et d’opportunisme mondain.
Dans ce court métrage, l'illustre photographe isole des images, dont certaines rares et obsédantes. Ces vues sont trop souvent ajustées au seul photogramme. D’autres relèvent de la pacotille, ou du pittoresque surréalisant plus que d’une intention profonde. Et le bric-à-brac culmine en une citation de Mallarmé illustrée de façon risible, et elle ne peut être que telle car la langue mallarméenne se refuse à une application synthétisée par des faits en images**….

A contrario, le rythme de la Perle, cette continuité cinématographique, n’est jamais pris en défaut et le film génère aussi, autant qu’un plaisir esthétique, une imagination narrative issue des possibilités combinées des montages alternés et parallèles. Ses auteurs réinventent aussi les serials de Feuillade. La Perle fixe un premier jalon inventif et nostalgique qui irriguera le Judex de Franju.
Un interstice
s'instaure entre un réalisme insolite ou poétique et le Surréalisme, mais ce dernier est vécu sans dogmatisme, c’est une ouverture à tous les possibles. Si le résultat filmé est fidèle aux axes principaux de Hugnet***, il n’en reste pas moins que les cadrages et les mouvements de la caméra, ainsi que l'efficacité des décors sont particulièrement opérants.

*
Un touche-à-tout également premier historien du Dadaïsme, dramaturge, relieur, graphiste...
** La Perle est selon les auteurs attribué au belge Henri d'Arche, comte d’Ursel (grand propagateur du cinéma exigeant en son pays) ou au français Hugnet. Via la parole de Franju, nous reviendrons prochainement sur ce nœud de la création cinématographique : est-ce le scénario ou le passage à la caméra qui prédomine ?
**
* Je lui préfère l’admiration distanciée et teintée d’humour de Marcel Brodthaers.

30 septembre 2009